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2007 . Myriam Louyest Le choix du plastique dans la création artistique contemporaine
Comment les artistes du 20ème siècle auraient-ils pu résister à la magie de ces matériaux ? Le plastique est le matériau du 20ème siècle. Lié à la société de consommation, il en est le fruit et le symbole. Il a envahi tous nos secteurs d’activités. Le plastique est présent partout. Introduit dans les années 20 par Pevsner, Gabo et Moholy-Nagy, il séduira le monde de l’art d’abord par le biais du design et ensuite sera utilisé sous une forme ou sous une autre par l’immense majorité des artistes contemporains. Mais pour différentes raisons. Deux esprits contraires prévalent. Le choix des uns n’est guidé que par la pure convenance, pour des raisons économiques ou de commodité. Et dans l’idée de résoudre des problèmes esthétiques traditionnels. Pour ces artistes, le plastique n’a qu’une valeur de substitution. Niki de Saint Phalle fait partie de ceux-ci. Le polyester lui permet de réaliser des sculptures monumentales, légères et transportables (il en est de même pour Dubuffet). Elle n’apprécie pourtant pas ce matériau auquel elle est allergique, et qui lui a abîmé les poumons et les bronches. Pour réaliser ses mannequins au réalisme à ce point criant, peut importe le matériau employé. Pour Duane Hanson, la fibre de verre est plus commode, un point c’est tout. César au contraire, choisit le polyuréthane pour ses qualités expressives. Ses fameuses coulées sont des formes libres. Leur caractère spontané est préservé malgré que ces formes sont retravaillées afin d’obtenir le pli ou la courbe souhaitée. La forme est née de la réaction chimique. Le polyester d’inclusion a donné aux accumulations d’Arman, leur vraie dimension originale. Contrairement aux boîtes en verre ou en plexiglas dans lesquelles les objets étaient entassés, la résine donne l’illusion que les objets sont figés dans l’espace. Le plastique est alors un apport fondamental à l’œuvre et non un élément de présentation comme pourrait l’être un socle. D’autres artistes comme Farhi ou Chamberlain se sont laissés séduire par l’esthétisme du matériau. C’est le culte de la beauté qui a conduit Farhi à réaliser ses colonnes de métacrylate coloré. Les plexiglas froissés de Chamberlain, malgré leur irrésistible séduction, constituent une régression par rapport à la force de ses tôles pliées. L’esthétisme du matériau conduit à l’esthétisme tout court. On frôle ici la frontière du design. Pour la plupart des artistes, finalement, l’emploi du plastique était une extension logique de leur démarche. Les pionniers du plastique que sont Pevsner, Gabo et Moholy-Nagy ne démentissent pas ce constat. La transparence du plexiglas va libérer leurs sculptures de l’effet de masse et de pesanteur des matériaux utilisés jusqu’alors, soit le bronze, le bois, le laiton, etc. Louise Nevelson, après une période noire, dense, opaque, éprouve le besoin de la transparence du plexiglas par contraste avec son bois peint en noir. Le matériau n’est alors qu’un moyen d’obtenir la texture, la forme, l’effet souhaité. Excepté Arman, César ou Hervé Fischer. Celui-ci fait apparaître dans ses œuvres les quatre significations principales du plastique : la modernité, la qualité d’ersatz universel, l’hygiène, le conditionnement. La matière est alors un message. De même pour Tony Cragg qui assemble des fragments d’objets en plastique récupérés sur les plages ou dans les décharges.
« Plus qu’une substance, le plastique est l’idée même de sa transformation infinie, il est, comme son nom vulgaire l’indique, l’ubiquité rendue visible ; et c’est d’ailleurs en cela qu’il est une matière miraculeuse : le miracle est toujours une conversion brute de la nature. Le plastique reste tout imprégné de cet étonnement : il est moins objet que trace de mouvement » Barthes
L’ambivalence du plastique tient en ceci qu’il permet toutes les fantaisies, toutes les beautés, toutes les formes, toutes les apparences. Mais garde malgré tous ces avantages, une connotation négative, artificielle, vulgaire. Il est lié à la société de consommation, au « jetable », à la fabrication de masse, à la pollution, au rebus. Arman a illustré le propos avec ses vrais contenus de poubelles figés dans le polyester. Malgré les efforts des chercheurs et des industriels afin de recycler ces matériaux, le plastique rime avec chimique, toxique. Sa qualité imputrescible, serait positive pour tout autre matériau dit noble, mais pour le plastique, cet avantage apparaît plutôt comme angoissant. Une chose dont on ne pourrait jamais se débarrasser, plus fort que la mort. Alors qu’en ce bas monde, tout a une fin, l’aspect indestructible du plastique est effrayant pour les humains que nous sommes. On imagine alors, au fur et à mesure des siècles être envahi par des montagnes de cette matière qui ne veut pas mourir. Jusqu’alors, on avait valorisé la pièce unique, la rareté, le travail de l’artiste ou de l’artisan. Et voilà que l’on fabrique des objets identiques par milliers et à une vitesse vertigineuse. D’où la sensation de perte d’humanité, puisque la machine a remplacé la main de l’homme. Allan Mc Collum a illustré ce propos avec ses séries d’objets quasi identiques en opposition à l’œuvre unique.
La sensibilité, l’histoire, le parcours de tous ces artistes vont les amener à travailler ces matières avec des intentions toutes différentes. On pourrait en regrouper certains et les étiqueter mais leur phase « plastique » a parfois été si brève, ou n’a été qu’un passage, qu’il serait vain de les répertorier par catégorie. Les courants sont nombreux ; le constructivisme, l’art minimal, le Pop Art, le Nouveau réalisme, le post-minimalisme, l’art d’aujourd’hui. Les sensations au vu de ces œuvres sont aussi multiples que les œuvres elles-mêmes. La monumentalité joyeuse et débridée d’une nana de Niki de Saint-Phalle, l’ironique hamburger géant d’Oldenburg, les transparences aériennes des constructions de Gabo, de Pevsner, de Moholy-Nagy ou encore de John M Armleder, la perfection minimale des oeuvres de Robert Morris, les troublantes « chairs » d’Eva Hesse, les scènes provocantes et théâtrales de Mc Carthy, la parfaite efficacité du ballon de basket en suspension de Jeff Koons, l’incroyable minutie obsessionnelle des travaux de Katharina Fritch, les obscénités jubilatoires de Jake et Dinos Chapman, les démesures physiques des personnages de Charles Ray, les hypnotiques séries d’Allan Mc Collum, le réalisme humain des personnages ordinaires de Duane Hanson, la variation poétique et colorée des puzzles de Tony Cragg, l’éternité des objets figés d’Arman, la laideur esthétique des monstres de Matthew Barney, l’ordonnance des architectures de Louise Nevelson, les gros plans voyeurs des figures gigantesques de Ron Muek, la gaieté ludique des géants de Dubuffet, la maîtrise plastique des coulées de César, la malice des pieds sur piédestal de Haim Steinbach, la culture Coca-Cola des bas-reliefs de Tom Wesselmann, l’enfermement sous vide dénoncé par les travaux d’Hervé Fischer.
L’accessibilité de la résine et ce, en comparaison avec le verre qui est très difficile à mettre en œuvre (matériel coûteux, techniques compliquées qui demandent un long apprentissage, lenteur de la réalisation) mais pour lequel j’ai par contre une véritable passion. Sans doute que la connotation polluante, toxique, mais aussi le peu de recul que nous avons par rapport à l’évolution dans le temps de ces matériaux (vont-ils garder leur rutilance ?) m’interdit d’apprécier totalement la résine. En effet, la patine du verre qui a traversé les siècles semble plus acceptable que l’usure de la surface du plastique après quelques décennies ! Hors, ce sont des questions non posées pour d’autres matériaux bien plus fragiles comme le papier, le carton, le plâtre. Et que dire des végétaux de plus en plus utilisés dans les œuvres contemporaines ! Le temps donnera peut-être un jour ses lettres de noblesse à ce matériau si controversé qu’est le plastique.
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